Historique

Voici un historique écrit à l’occasion des 50 ans de Musiflore que nous avons fêté le 1er octobre.

Comment cela a-t-il commencé ? Comment la musique est-elle venue se conjuguer à la nature drômoise ? C’était il y a 50 ans ! Et même un peu avant…

C’est la passion musicale d’un homme, et son coup de foudre pour les paysages de ce lieu, qui ont insufflé les airs musicaux sur ces collines, qui dansent encore aujourd’hui au gré de brises enfantines. C’est l’hospitalité d’un autre homme, sa générosité et sa passion pour son métier d’agriculteur qui fut l’écrin de cette mélodie.

Jacques Serre, qui était un violoncelliste reconnu, avec Émile Damais, compositeur tout aussi reconnu, souhaitaient proposer et diffuser une culture musicale pour tous. Ils impulsèrent les C.M.R, Centre Musicaux Ruraux, qui furent reconnus officiellement en 1948. Et puis, un jour de vacances dans un petit coin de la Drôme, entre la lavande, les orchidées, les aigles royaux et les chèvres, Jacques Serre s’adressa au tenancier de l’auberge dans laquelle il séjournait : « Votre pays est si beau que j’aimerais, comme au château de la Noué dans l’Eure, y créer des colonies de vacances musicales. Où pourrait-on les installer ? ». Son interlocuteur, prénommé Georges Barnier, lui répondit : « A mon avis, il n’y en a qu’un chez qui c’est possible, c’est Monsieur Spittel ».

Et comme il semblerait que le hasard n’existe pas, que les choses sont bien faites ou encore que les grands esprits se rencontrent, ce jour de vacances vit se réaliser ces adages. Mr Spittel rentra au même moment. L’affaire fut vite entendue, et Konrad, de son prénom, accepta d’accueillir des jeunes dans sa ferme pour des colonies d’été. C’était en 1959. Dès 1960, les premiers jeunes s’initièrent à la musique et découvrirent la vie quotidienne à la ferme. Une double découverte, précieuse pour des êtres en devenir, d’avoir la possibilité de vivre des moments de créativité et d’arts, dans un contexte de vie au rythme des saisons. Et quel art ! La musique était honorée dans ces notes les plus talentueuses de l’époque, car encadrée par, outre Jacques Serres, Emile Damais et Jacques Herbillon (Grand Prix Gabriel Fauré de la Chanson), un hautboïste premier prix du conservatoire de Marseille, une pianiste également premier prix du conservatoire de Marseille, Micheline Viennay professeur d’histoire de la musique au Conservatoire de Paris.

Tout cela ne s’est pas fait sans une certaine fantaisie. En effet, Monsieur Spittel ne lisait pas encore le français. Décoder les notices des tentes devint alors un challenge conséquent. C’est avec l’aide de Jacques Herbillon, qu’ils montent ces tentes pour héberger les premiers colons. Jusque 1965, Konrad Spittel et sa femme Juliette œuvrèrent à améliorer la qualité d’accueil des enfants de plus en plus nombreux, en engageant de nombreux travaux. Des greniers furent aménagés en dortoirs, des sanitaires construits, la cuisine agrandie, des hangars transformés en salle à manger ou en espaces de répétition. C’est un réel succès et de nombreux articles et reportages sont réalisés sur ces ‘colos ‘ hors normes, entre musique et ferme. Les enfants repartent enchantés… La musique touche, émeut, se diffuse…

Tout est amené à changer, même la législation des centres de vacances (surtout la législation sur les centres de vacances !). Ainsi, les travaux nécessaires à la mise aux normes générale des bâtiments se révélèrent très lourds à porter pour le couple Spittel. La fédération des CMR se retrouva alors devant un choix : continuer mais en investissant beaucoup, ou ne pas prendre de risque. Dans ce genre de moment, chaque argument vaut son prix d’or, et les gestionnaires frileux se confrontent souvent aux passionnés à tendances tropicales. Finalement, la chaleur des passionnés finit par faire fondre l’or des arguments des gestionnaires, et la fédération décida de continuer l’aventure. Au prix de beaucoup d’efforts et d’investissements tant matériels qu’émotionnels, le chantier fut tout de même accompli.

Une ancienne ferme sur la colline (nommée Espagne), en face de chez les Spittel, fut achetée et démolit, pour pouvoir y poser la première pierre. La première pierre de ce qui sera Musiflore. Et un nouveau bâtiment sortit de terre. Nous sommes en 1966 (vous pouvez aller voir la pierre à l’entrée de la salle de restauration ! Et la porte d’entrée de l’accueil, est la porte de la ferme Espagne !). L’infirmerie et les logements de direction étaient dans d’autres bâtiments, mais bien que ceux-ci survécurent à Espagne, ce ne fut pas longtemps, car ils furent détruis par un glissement de terrain juste avant 1980.

Les enfants, français et allemands, se succédèrent alors pendant les vacances de printemps et d’été, comme les notes sur une partition estivale, jusqu’en 1976. Il s’y déroula également les stages de formation et de recyclage des professeurs de musique de la fédération des CMR.

Konrad Spittel est resté tout ce temps un incontournable. Il participa aux travaux et les surveilla en 1966, garda le centre quand il était inoccupé, accueillit les enfants dans sa ferme, avec toujours la même verve passionnée pour transmettre l’amour de son métier : les vaches, la lactation, leurs maladies et nourriture, les champs, le quotidien à la ferme, bref sa vie, la vie…

Le centre étant fermé une bonne partie de l’année, sa rentabilité était de plus en plus compromise. L’organisation de classes de découverte, de classes « transplantées », fut la solution trouvée. Grâce au soutien de l’inspecteur départemental de l’éducation national, Jean Buisson, l’agrément fut obtenu. En plus, belle époque il faut le reconnaître, un instituteur du département fut nommé pour assurer la mise en œuvre du projet pédagogique. Jean-Louis Buffet œuvra de nombreuses années et il laissa une trace indélébile dans l’histoire de Musiflore, par son investissement généreux d’une qualité certaine.

Les classes de découverte étaient financées à 50% par les départements et les communes, au risque de se répéter, belle époque il faut le reconnaître, et pour être validés par l’académie, ils devaient durer trois semaines. Musiflore pouvait donc embaucher de nombreux salariés et devint un acteur économique majeur sur le canton de Bourdeaux. Les enfants curieux de musique et de grand air, venaient de Paris pour beaucoup, de l’Ardèche, et bien sûr, de la Drôme. Le centre pouvait alors accueillir trois classes en même temps, et 27 classes suffisaient dans l’année. Bientôt, pour équilibrer les périodes de moindre remplissage, la nécessité de la capacité d’une quatrième classe naquit. Le centre fut agrandi de 1980 à 1981. Disons-le clairement : les affaires marchaient bien… La musique était un thème très apprécié et les enseignants-es, conquises et conquis par le concept des notes dans un décor sain qui ne laisse pas indifférent, revenaient fidèlement. Les activités du centre étaient alors chaque année renouvelées, afin de garder cet émerveillement et la chance de recevoir tous ces enfants qui ne souhaitent que s’épanouir.

L’été également, le centre ressemblait à une fourmilière. Micro-univers étrange où tout le monde trouve sa place et où il est permis de rêver à un monde en équilibre (en fait, l’activité est telle, que l’on n’a à peine le temps de rêver, donc autant rêver à quelque chose d’agréable !).

Les résultats financiers étaient bons. Ce n’est pas plus mal car pendant ce temps les bâtiments, au contraire des fruits et des humains qui murissent, eux, s’affaissent, se fissurent, fuient, bref vieillissent. Alors que la législation sur les centres de vacances, elle, faisait peau neuve. Des travaux sont engagés afin de remédier à tout ceci.

Et puis, vint la fin des années 80. Les classes de découverte se raccourcissent, les financements se cachent au fond de poches peuplées d’oursins et d’aubépines, la concurrence s’installe… Bref, il faut faire ce que tout le monde (ou presque) déteste, c’est presque un mot classé « vulgaire » dans le dictionnaire des associations, il faut faire de la pub… Et puis aussi, vous savez, certaines choses mûrissent, d’autres vieillissent. Les locaux devaient retrouver un petit coup de folie, tout comme les outils pédagogiques et administratifs… Il était important aussi de trouver de nouveaux thèmes pour les classes et pour les séjours d’été, des thèmes « dans le vent » comme on dit.

Alors en 1990, juste à côté du ruisseau qui délimite la commune de Vesc et de Crupies, l’auditorium s’élève pour la première fois. En même temps, de gros investissements sont engagés pour réorganiser les bâtiments afin de les rendre plus fonctionnels avec plus de potentiels. Sur ce, Jean-Louis Spertino, présent depuis 1976, quitta Musiflore. Musiflore qui lui doit d’ailleurs son nom !

Au milieu des années 90s, Lionel Lambert est nommé directeur. Il resta lui aussi un long moment, presque 10 ans, et s’engagea dans la réfection des chambres qui, l’histoire est incroyablement cyclique, retombaient vers le versant plus repoussant qu’infiniment accueillant.

Ainsi, en 2006-2007, de nouveaux travaux furent engagés, et on peut dire que ce furent des travaux conséquents. Mise aux normes pour l’accueil du public à mobilité réduite (donc insertion d’un ascenseur dans le bâtiment), construction d’une extension (la partie en bois rouge), installation d’une chaudière à bois déchiqueté, installation d’une station de lagunage, rénovation intégrale du bâtiment d’hébergement… Des salles de classes furent aménagées dans des préfabriqués le temps du chantier. Musiflore continue de croire à son action et s’oriente dans un élan de respect de l’environnement par ces travaux.

Dix ans nous séparent maintenant. Les enfants viennent, parfois reviennent, entre temps, le couple Spittel s’est éteint (depuis 1999), les grands musiciens du début, ont eux aussi, pour la plupart, rendu leurs instruments aux petites fées du cycle de la vie. Mais la musique vit toujours, et la nature autour aussi !

Les projets continuent d’avancer et les personnes s’investissant sur le centre sont toujours aussi passionnés ! Les séjours de vacances trouvent un nouvel élan avec la direction d’Aurélie Gardair, et le centre garde le front bombé vers l’avenir.

S’en suit une période de changement, pas tant sur la fameuse législation des centres de vacances, mais plus sur l’équipe de direction. Et selon la formule bien connue, trop de changement bouleverse les gens, ainsi, Musiflore est, pour certains, passé dans l’ombre.

La ligne directrice reste pourtant la même et plus que jamais depuis 4 ans : la nature c’est important, sortons les enfants dans les chants, la musique c’est fantastique, les enfants ont tous des talents artistiques. Et la direction d’Hervé de Winne avec Enora Vermot Desroches, depuis 2014, ramène une stabilité dans l’organisation et la vision à long terme de Musiflore.

En 2016, par ces temps peut être morose, où la violence et la dispersion de nos esprits à travers ces milles écrans semblent ronger une humanité en mal de repères, Musiflore espère, souhaite, s’engage à participer à son échelle, à tirer la couette pour étouffer ces démons et découvrir les passions qui nous animent et nous font vivre. Les mêmes passions qui sont à son origine, celles de Jacques Serres et Konrad Spittel : la musique, les arts, la simplicité de la terre et le rythme des saisons.

Concrètement, Musiflore souhaite plus que jamais faire perdurer le lien entre l’enfant et sa nature -la nature- et sa part de créativité, de liberté, et ce à travers ses activités de classes de découverte et de séjours de vacances. Et aussi, de permettre à chacun, voisins, voisines de quelques kilomètres ou de milliers, de jouir des atouts du centre pour assouvir sa soif de nature et de créativité.

Dans toute cette histoire, plusieurs noms apparaissent, c’est certain, ils y ont joué un rôle remarquable. Il est important de ne pas ignorer pour autant les mille, peut être dix mille autres personnes qui ont contribué à cette aventure, de près, de loin, un jour, trente ans, hommes et femmes, tous ont contribué, à leur manière, et pourraient ornementer cette histoire comme mille, peut être dix mille fleurs teintent, toutes à leur manière, les prairies sauvages de ce petit coin de la Drôme.

Source : Jean-Louis Spertino, Jean-Louis Buffet, Pierrette Sztuka, Damien Happel et Marie Bodin
Texte : Maxime Roumazeilles